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Publié le 6 Oct. 2026
Tribune de Sophie Binet, secrétaire général de la CGT parue dans le journal Libération le 5 octobre 2026
Il y a quelque chose de profondément vertigineux dans les images qui nous parviennent depuis plusieurs jours : des adolescent·es face à des cordons de CRS, 5 000 personnes interpellées, essentiellement des lycéennes et des lycéens, près de 250 jeunes et professionnel·les blessé·es aux abords de leurs établissements scolaires, parfois très gravement, des procureurs dont le ministre exige une réponse pénale « ferme ».
Prenons un instant pour mesurer ce que cela signifie.
Nous parlons de lycéen·nes et étudiant·es. Pour l’essentiel, de mineurs. De jeunes qui, depuis plusieurs jours, disent leur colère face à des classes surchargées, au manque d’enseignants, à la dégradation de leurs établissements, à la sélection sociale et à l’angoisse de leur avenir. D’une mobilisation qui s’ancre et qui réussit le tour de force de rassembler lycéen·nes de quartiers populaires, de centres-villes et de territoires ruraux. De jeunes qui demandent une chose : l’école de la République. L’école de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.
On peut débattre de leurs modes d’action, on doit bien sûr condamner les violences commises contre des personnels ou des établissements. Mais une démocratie ne peut pas confondre une mobilisation de jeunesse avec une menace à éradiquer.
Et c’est précisément ce que le gouvernement est en train de faire.
Plutôt que de se demander pourquoi une génération qui n’a pas encore quitté le lycée est descendue dans la rue, il cherche qui serait derrière elle.
Plutôt que de répondre à ses revendications, Matignon parle d’« instrumentalisation », de « violences urbaines », de « groupuscules », voire de « proxy d’ultra-gauche » !
Le vocabulaire du maintien de l’ordre a pris le pas sur celui de l’Éducation nationale. Les stratégies politiciennes sur l’intérêt général.
C’est une erreur politique majeure.
Car lorsqu’un pouvoir répond à une colère sociale par la force avant même d’avoir répondu à ses causes, il ne rétablit pas l’ordre. Il fabrique de la colère et prend le risque de la rendre incontrôlable. Il faut le dire clairement : ce qui se passe aujourd’hui est grave. Très grave.
Jamais, au moins depuis Mai 68, un gouvernement n’a répondu de la sorte à une mobilisation lycéenne.
Cette mobilisation couvait depuis des années. Rarement les conditions de vie et d’études des jeunes auront été aussi dégradées. Explosion du nombre d’élèves par classe et par amphi, enseignant·es non remplacé·es, bâti scolaire dégradé et totalement inadapté au réchauffement climatique, remise en cause de la liberté d’accès à l’enseignement supérieur avec Parcoursup, véritable machine à broyer l’avenir, augmentation du coût de la vie et dégradation des revenus de leurs parents…
Surtout, les lycéen·nes nous renvoient en miroir l’absurdité des perspectives que nous leur offrons. Alors que les conséquences du dérèglement climatique sont chaque jour plus palpables, la classe dirigeante fait l’autruche et nous continuons à polluer, comme si de rien n’était. Alors que les concepteurs mêmes de l’IA parlent d’un risque majeur pour l’humanité, aucune initiative sérieuse de régulation n’est prise. Alors que nous assistons en direct à un génocide en Palestine, le gouvernement israélien continue à tuer en toute impunité…
La génération qui passe le bac cette année est rentrée au CP en 2015 et a été préparée aux intrusions dans les classes et au risque attentat. Elle a quitté l’école primaire et est rentrée au collège sous confinement en apprenant la distanciation sociale et les cours en ligne. Elle est entrée au lycée avec le changement des règles du jeu du bac, l’évolution des épreuves et la pression de Parcoursup.
Elle a vécu la multiplication des stages, en 3e et en 2de, la sélection sociale et les accidents, parfois mortels, qui vont avec. Et elle est marquée par une santé mentale très dégradée. 20 % des lycéen·nes disent avoir eu des pensées suicidaires ! Cette génération a grandi avec la crise climatique, le terrorisme, le Covid, les guerres, et désormais la perspective d’un monde du travail bouleversé par l’intelligence artificielle. Nous ne pouvons pas leur demander de porter toutes les incertitudes du monde tout en leur retirant les moyens de construire leur avenir.
Pour des milliers de lycéen·nes, cette mobilisation est la première expérience collective et démocratique.
Que vont-ils en retenir si, lorsqu’ils se mobilisent, ils rencontrent des forces de l’ordre, des interpellations et des gardes à vue plutôt que des enseignants, des CPE et des réponses politiques ?
Ce qui se joue dépasse largement la question des lycées : quel message envoyons-nous à une génération si nous lui apprenons que se mobiliser est dangereux ?
C’est précisément le contraire de ce que devrait être la République.
Entendre le ministre de l’Intérieur déclarer « qu’il n’y aura aucune consigne de retenue » fait froid dans le dos. Un·e lycéen·ne a déjà perdu un œil, l’autre ses dents, plusieurs accidents graves, voire mortels, ont été évités de très peu. Il faut arrêter cette escalade. Maintenant.
Le gouvernement doit cesser de souffler sur les braises.
Il doit renoncer à cette fuite en avant répressive, garantir effectivement les libertés publiques et entendre enfin ce que les lycéens lui disent. Pour cela, au lieu de multiplier les fermetures administratives de lycées et les interdictions de manifester, il faut ouvrir les lycées. Il faut permettre aux lycéen·nes de s’y réunir et de débattre de leurs revendications, d’ouvrir le dialogue avec leurs équipes éducatives.
Leur permettre d’exercer leur droit fondamental à manifester et à exprimer leurs revendications. Les recevoir au ministère et dans les rectorats pour recenser leurs demandes et examiner les moyens d’y répondre.
Cela nécessite d’accepter de revoir la copie du prochain budget.
Renoncer à supprimer 1 588 postes d’enseignant·es, créer des postes de CPE, d’infirmier·ères et d’assistant·es sociales, débloquer une enveloppe pour isoler et rénover les établissements scolaires… Et supprimer Parcoursup.
Car les lycéennes et les lycéens ne demandent pas à être mis au pas.
Ils demandent qu’on cesse de leur voler leur avenir, ils demandent des enseignant·es, une école qui fonctionne, des études accessibles, des conditions d’apprentissage dignes. Ils et elles demandent de ne pas commencer leur vie adulte avec la certitude qu’ils vivront plus précaires que leurs parents.
Ces revendications méritent une réponse politique : pas des matraques, des gardes à vue ou une démonstration de force !
| Après la marée humaine du 6 octobre, le gouvernement doit répondre sans délai aux revendications des jeunes ! |
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Publié le 7 octobre 2026 - Lecture 2 mn
Plus de 450 000 manifestantes et manifestants ont défilé partout en France aujourd’hui dans une ambiance sereine et déterminée. Un démenti cinglant au gouvernement qui faisait mine de confondre une mobilisation de jeunesse avec des violences urbaines ou des "proxys d’ultra gauche" ! La CGT salue la mobilisation de la jeunesse lycéenne et étudiante qui fait entendre massivement une exigence légitime : pouvoir étudier dans des conditions dignes en disposant d’un véritable service public de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.
La CGT souligne le caractère pacifique des mobilisations de la journée. La forte présence de militant.es syndicaux, et notamment des gilets rouges de la CGT, et de parents d’élèves, a permis de protéger les jeunes et de garantir leur droit à manifester.
Comme elle l’a fait depuis le début du mouvement, la CGT continuera de prendre ses responsabilités pour soutenir les jeunes mobilisés et les protéger des violences et de la répression policière. Elle va continuer d’ouvrir ses locaux syndicaux et les Bourses du Travail, pour permettre aux jeunes de pouvoir se réunir et décider des suites à donner au mouvement.
Au soir de cette mobilisation, la CGT appelle le gouvernement à répondre immédiatement aux revendications exprimées : des moyens pour l’Éducation nationale, des personnels d’Etat et territoriaux en nombre, des classes moins chargées, des salaires augmentés, des établissements dignes et un investissement public massif qui passe notamment par une augmentation du budget des collectivités territoriales. Toutes ces mesures nécessitent de revoir de fond en comble le projet de budget et de procéder à des augmentations budgétaires massives pour l’éducation.
La CGT dénonce avec la plus grande fermeté les violences commises à l’encontre de manifestant·es, majoritairement mineur·es. L’usage d’armes telles que les grenades de désencerclement et les LBD, et de techniques de maintien de l’ordre susceptibles de provoquer des blessures graves doivent être interdits dans le cadre de mobilisations sociales. Les faits rapportés ces derniers jours (coups, étranglements, gaz lacrymogènes, heurts avec des véhicules, tirs de LBD et blessures graves…) doivent faire l’objet d’enquêtes indépendantes et impartiales et de sanctions le cas échéant.
La CGT appelle ses forces militantes à rester aux côtés de la jeunesse et à organiser des Assemblées Générales sur les lieux de travail pour exprimer les revendications et multiplier les mobilisations notamment sur les salaires.
Jeudi 8 octobre, nous serons de nouveau mobilisés avec les lycéen.ne.s et les étudiant.e.s. Ce même jour, de nouveaux secteurs professionnels seront en action avec la petite enfance et les salarié.e.s du groupe Total. De nouvelles étapes de mobilisation sont d’ores et déjà prévues notamment le 14 octobre contre le gel des pensions. La CGT continuera à être aux côtés des jeunes et à multiplier les mobilisations d’ici à la grande journée interprofessionnelle unitaire de grève et de manifestations du 5 novembre.
À la jeunesse qui revendique un avenir, le gouvernement doit répondre par des droits et des moyens, pas par la répression !
Article publié le 6 octobre 2026.